Actualités MixCity MixNews trimestrielle #37

A la rencontre de Marie Donzel, par Ariane Benard Mechler, membre du Conseil de MixCity

 

 

 Consultante en innovation sociale, c’est ainsi que vous vous présentez. Qu’est-ce au juste ?

 

L’innovation sociale consiste à construire les nouveaux modèles sociaux liées aux transformations technologiques et économiques. On ne travaille plus de la même façon qu’hier, il faut donc changer les règles du jeu de la vie professionnelle, depuis les mutations nécessaires du socle des droits sociaux jusqu’aux codes informels de la vie au travail, en passant par les process de la progression de carrière, de la reconnaissance de la compétence, de la valorisation de l’apport à la performance, etc.  

J’articule l’innovation sociale à l’inclusion car je porte une double conviction :

- d’une part que la révolution technologique  actuelle est une opportunité  d’inclusion pour les populations écartées des précédentes révolutions (politiques ou industrielles), à commencer par les femmes ;

- d’autre part que l’inclusion est un puissant levier de transformation économique et sociale.

 

 

 – Comment vous est venue l’idée de ce livre ? et l’idée de ces 7 icônes ?

 

Mon métier de consultante m’amène à tenir régulièrement des conférences et à conduire des formations sur l’égalité professionnelle et le plafond de verre. Dans ce cadre, j’utilise depuis un moment le concept de « syndrome de la schtroumpfette » forgé par Katha Pollitt au début des années 1990. En une image, celle de la schtroumpfette, seul personnage féminin dans un monde masculin, Katha Pollitt donne à lire l’effet de minorité dont on peut faire l’objet même quand dans l’absolu, on représente 52% de la population ! Regardez : tous les schtroumpfs ont une identité, marquée par une fonction ou un tempérament (il y a le bricoleur, le reporter, le cuisinier, le forgeron, le râleur, le paresseux, le joyeux…) et la schtroumpfette, elle, elle n’est rien d’autre que femme. Seule dans un environnement masculin, comme encore trop souvent dans certains ComEx ou dans certains métiers, une femme se trouve confinée à son identité de genre, sans pouvoir faire valoir sa personnalité et ses qualités individuelles.

J’ai remarqué combien cette image donnait immédiatement à comprendre le problème et marquait les esprits des personnes que je formais… en plus d’apporter une touche de fantaisie et d’humour dans le traitement de thématiques qui peuvent a priori crisper certains publics. Alors, je me suis dit que si je parvenais à associer une figure de la pop culture à chaque concept un peu complexe (comme la « valence différentielle des sexes » de Françoise Héritier ou la notion de « prophétie auto-réalisatrice » de Robert King Merton) et à chaque idée sensible (comme par exemple, le rapport des femmes à l’argent), je pourrais faire passer plus facilement les messages.

 

 – Quelle icône vous ressemble le plus ? et pourquoi ?

Je me retrouve dans un peu toutes. Ce qu’elles disent chacune de l’asymétrie de traitement entre femmes et hommes m’a concernée à un moment ou un autre de ma vie : comme Merida, l’héroïne du dessin animé « Rebelle » ou comme la Sophie de la Comtesse de Ségur, j’ai été, plus jeune, en tension entre l’injonction sociale à la féminité et le « garçon manqué » en moi ; comme la « Princesse au petit pois », j’ai eu plus tard, à me défendre de ne pas être une « petite chose fragile » qu’il fallait ménager, il m’a fallu combattre le « sexisme bienveillant » ; comme Pretty Woman, j’ai eu un rapport complexe au fait de demander de l’argent (mais je m’en suis « libérée, délivrée » J)… Mais c’est peut-être Mary Poppins et Madame Doubtfire qui m’interpellent le plus directement aujourd’hui que je suis mère et femme active, constamment en interrogation sur les questions de culpabilité maternelle entretenue par l’image de la « bonne/mauvaise mère », de charge mentale, d’équilibre des temps de vie, de positionnement en tant que parent…

 

 – Militante féministe au 21ème siècle, qu’est-ce que cela veut dire ?

J’ai eu la chance d’assister il y a quelques jours, au Printemps des Fameuses de Nantes, à une conférence de l’universitaire Muriel Salle sur la thématique de la diversité des féminismes. Elle a dit quelque chose de très puissant : « nous sommes suffisamment nombreuses pour être divisées ». C’est fort, parce que, depuis toujours, quand on veut disqualifier les féministes, on les renvoie à leurs désaccords (sur le voile, la prostitution, l’homoparentalité…) et à leurs différences de conditions (en opposant notamment la femme nantie à celle qui est en précarité, la première étant soupçonnée d’être indifférente au destin de la seconde, voire de l’exploiter en lui déléguant les tâches domestiques).

#MeToo a changé la donne en faisant la démonstration que des femmes du monde entier, de toutes conditions, de tous horizons, de toutes opinions sont capables de s’unir pour dénoncer l’inadmissible… Mais cela n’empêche pas que la réflexion contradictoire et la discussion animée aient leur place dans le féminisme. Pour moi, être féministe au XXIè siècle, c’est faire valoir la diversité des féminismes, à l’image de la diversité des femmes. « LA » femme n’existe pas, il y autant de variations de la féminité qu’il y a d’individus de genre féminin. Et il y a autant de différences entre un homme et une femme qu’entre une femme et une autre femme, un homme et un autre homme. Nous sommes tou·te·s singulier·e·s, tou·te·s « la victoire de la différence » comme disait le généticien Albert Jacquard. 

 

 – En matière d’égalité professionnelle, quels progrès jugez-vous marquants au cours de la dernière décennie et que reste-t-il encore à faire ?

Le vrai progrès de la dernière décennie, c’est la prise en compte de la problématique par une multitude d’acteurs. Longtemps, l’égalité femmes/hommes a été un sujet de militant·e·s et d’universitaires… dont le grand public n’entendait parler que le 8 mars, et encore. Aujourd’hui, c’est l’affaire des médias ; du monde de l’entreprise au sein de laquelle le sujet n’est plus tabou  des grandes institutions; du politique (avec, une vraie représentation des femmes à l’Assemblée nationale) ; de la diplomatie…

Et bien sûr, la grande avancée de la dernière décennie, c’est la multiplication, pour ne pas dire la généralisation des réseaux de femmes ou réseaux mixité en entreprise. Ces réseaux se sont installés en vraie force d’influence au sein des entreprises, ils ont forgé des ambassadeurs et ambassadrices de la mixité qui irriguent tout le tissu économique de culture de l’égalité ; et sont  force de proposition pour transformer les organisations et contribuer à l’innovation sociale.

Le grand enjeu à présent, c’est l’accélération. On ne peut plus se contenter de petits pas à allure modérée. A l’heure du supersonique, l’égalité doit suivre le tempo

 

– Vous évoquez souvent le contrôle social dans votre livre. Ne pensez-vous pas que l’Education Nationale a un rôle à jouer car au fond les biais inconscients et les stéréotypes prennent naissance dès le plus jeune âge ?

Deux réponses à cela :

1/ Oui, l’école a un rôle à jouer. Mais il faut sortir de l’idée que seuls les profs et les parents éduquent les enfants. Toute la société est partie prenante de cette affaire. Nos enfants sont éduqués aussi par les médias, et par toute l’industrie de l’entertainment, donc c’est aussi aux producteurs et diffuseurs de contenus (cinéma, télé, édition, publicité, plateformes de partage de vidéos, réseaux sociaux…) de contrer les stéréotypes de genre. C’est aux fabricants et revendeurs de jouets, d’équipements sportifs et même de confiseries de renoncer à des produits genrés. Nous sommes tous parties prenantes de la construction et de la diffusion des mentalités collectives, donc tous responsables de l’impact que cela a sur l’esprit de nos enfants.

2/ Certes, les stéréotypes prennent racine dès le plus jeune âge, et on sait désormais que c’est un mécanisme cognitif normal (la perception du monde dans la toute petite enfance se construit par classification) mais les dernières découvertes en neurosciences nous apprennent par ailleurs qu’aussi longtemps que l’on n’est pas atteint·e d’une maladie neurodégénérative, on peut apprendre… Et donc faire évoluer sa vision des choses. Enfin, on a la preuve scientifique qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ! J’invite donc les adultes à s’éduquer eux-mêmes… Et puis aussi, à se faire éduquer par les enfants. Regardez comme nos enfants sont plus compétents et plus conscients que nous sur les questions d’environnement : ce sont eux qui nous apprennent des choses en la matière et qui nous enjoignent de changer nos comportements pour préserver leur planète. .. Ecoutons nos enfants, ils sont bien plus ouverts que nous et surtout, ils sont bien plus capables d’indignation face aux injustices.

 

Comment voyez-vous l’avenir ? en dominante rose ou en bleue ?

Arc-en-ciel, bien sûr ! Que tous les champs des possibles soient ouverts à tous. Et que l’on puisse chacun·e jouer avec toute la palette de sa personnalité et de ses talents.

 

 

 

 

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